« Les marchés vivent », nouvelle tribune de Marie-Pierre Borde

Nouvelle tribune, les Echos Judiciaires Girondins

Quel que soit l’endroit du monde où vous vous trouvez, vous en trouverez : des marchés ! Préservons-les mieux que nous préservons notre environnement car les marchés sont des lieux irremplaçables. Première tribune de l’année 2022 de Marie-Pierre Borde.

Au marché, on trouve de tout !

Au marché, au marché, on trouve, on trouve tout ! », dit la chanson aux enfants.
Vives les marchés ! Il y a 5 000 ans, près de deux millénaires avant l’invention de l’écriture, les Sumériens en Mésopotamie dessinaient des objets avec des nombres sur des tablettes d’argile, pour enregistrer des transactions liées à leurs temples.

C’est ainsi que dans son ouvrage La Fabuleuse Histoire de l’invention de l’écriture, Silvia Ferrara décrit le processus de cette invention. D’un côté de la tablette d’argile, la liste des biens à rembourser, de l’autre côté les chiffres. Et au-dessus d’eux, une canne de roseau. Canne, en sumérien se dit GI. Mais ce mot a aussi un autre sens, celui de « rembourser ». Le son est le même, la signification est différente. L’auteure dit ainsi que le comptable dit une chose qu’il ne sait pas encore écrire. Le son d’un logogramme peut signifier autre chose que ce que représente le dessin. Et du logogramme, il est possible de passer à l’idéogramme.

La Lettre serait née sur un marché

La lettre serait née sur un marché. Avez-vous déjà joué à ce jeu qui consiste à faire trouver à un partenaire, un mot ou un nom, sans parler ? C’est la même chose. Par exemple, dessiner un pied pour signifier marcher. D’ailleurs, quand vous êtes sur un marché, dans un pays dont vous ne parlez pas la langue, vous utilisez cette technique pour vous faire comprendre. Et ça marche !
Alors, l’écriture n’a-t-elle été inventée que pour satisfaire des intérêts comptables ? Il ne semble pas. L’écriture c’est aussi dessiner le monde, construire un sens, fixer des sons, dessiner la parole, essayer d’en donner une forme, tant compte ce qui nous lie.

L’ÉPOQUE DES « KIDULTES »

Savons-nous bien ce qui nous lie les uns aux autres ? Nous posons-nous la question ? C’est quand il y a une sorte de faillite de ce lien qu’apparaissent les pires idées et pulsions au sein d’une société. Sommes-nous si loin du temps de cette expression « Donnons-leur
du pain et des jeux » ? C’est Juvénal, auteur des Satires vers 100-125 qui en est l’auteur. Aujourd’hui, nous parlons de consommation, de différents types d’opiums… C’est l’époque des « kidultes », un terme qui est la contraction de « kid », qui signifie enfant et d’ « adultes », pour décrire une tendance au jeu chez des adultes, comparable à celle des enfants.

C’est bien dans les marchés que nous y trouvons facilement ce qui nous lie

Après Juvénal, c’est Dostoïevski dans Les Frères Karamazov qui donne un nouveau sens à ce « Du pain et des jeux », à savoir satisfaire le peuple. « Lui donner une gamelle pleine et jouer avec lui le dimanche, pour qu’il se tienne tranquille. » Guy-Noël Pasquet, sociologue, dans Le Sociographe, 2018.

Sachons veiller et ne pas nous endormir dans le ronron des discours faciles, et souvent haineux de l’autre. Allons nous frotter les uns aux autres, sur les marchés. Avec les précautions d’usage ! C’est bien là que nous y trouvons facilement ce qui nous lie.

« La culture en tant que distincte de la société, ça n’existe pas. La culture, c’est justement que ça nous tient. En fin de compte, il n’y a que ça, le lien social…Le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime, sur ce qui grouille, à savoir l’être parlant ». J. Lacan, Séminaire Encore, Éd. Points, p. 70.

DYNAMIQUE DU LIEU

Eh bien le marché, ça grouille aussi ! Ça grouille et ça y parle. Faites-y l’essai de vous y promener, sans rien chercher à comprendre de ce qui se dit. Juste entendre les sons des uns et des autres. Au-delà de venir y faire nos courses, croiser des connaissances ou des amis,
« Je ne peux pas, j’ai marché ! » est un argument imparable.

La prochaine révolution se fera sur les marchés ! retrouver des commerçants et découvrir leurs nouveautés, c’est ce brouhaha que nous venons chercher. Nous allons au marché, prendre un bain de paroles ! Nous nous immergeons dans les voix, nous flottons dans cette eau vive des interpellations, des adresses, des invitations. Sur un marché, vous ne verrez jamais une
personne déambuler avec un casque de musique sur les oreilles, ni des oreillettes de téléphone.

Parmi les rares personnes qui doivent passer un appel téléphonique ou en recevoir un, quand elles sont au marché, elles s’arrêtent et se tiennent à l’extérieur. Pour se mettre un peu à l’écart du bruit ? Non. C’est parce que ça interfère dans la dynamique de ce lieu, et c’est aussi pour
que cet appel soit court, car c’est une interruption dans ce bain langagier.

étales sur un marché
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Au marché, nous ne voulons pas être dérangés ! Il s’y passe quelque chose qui ne se passe nulle part ailleurs. Pour rien au monde, nous ne louperions ce rendez-vous. C’est une pratique ancestrale sur l’ensemble du globe, que rien encore n’a jamais pu arrêter.

Tribune de Marie-Pierre BORDE, médiateur et thérapeute dans les Echos Judiciaires Girondins le vendred 7 janvier.